21 février 2021

Tout a bien commencé parce que j’ai cru qu’elle était lesbienne

Je me souviens parfaitement de notre première rencontre. Je l’avais repérée en ligne car elle avait exactement le profil que je cherchais : développeuse informatique diplômée, elle s’était lancée dans le graphisme et son CV et son book disaient qu’elle était accro au travail, info qui se confirmait sur les réseaux sociaux : elle postait… du taf. Elle ne faisait que bosser et engrangeait des sous qu’elle claquait dans de grands voyages.
Probablement aucune vie privée ou en tout cas aucun projet qui vienne mordre sur le travail.
Idéale.
Si l’essentiel de mes revenus provenait du foncier hérité de mon père, j’avais divisé le travail que j’aimais en deux boîtes : librairie, devenue boutique de goodies pour collectionneurs fortunés, et édition de livres et de jeux.
Je cherchais cette licorne qui ferait le lien entre technique et esthétique.
Elle est arrivée au début de l’été. L’entretien était une pure formalité car je savais déjà que je la voulais. Cheveux très courts et colorés, elle portait un débardeur, aisselles non épilées, pantalon ranger.
J’aimerais vous dire que je suis un homme féministe, ouvert, sans a priori, mais Céline, mon ex-femme, qui reste une bonne amie, vous dirait, par la bouche de notre fille, que je suis ce que je suis : un mâle hétéro blanc… très riche. Pas un mauvais bougre, pas le pire égoïste de cette planète… mais le juste produit de mon milieu. Qui vote à gauche et fait quelques dons pour s’acheter une conscience.
Alors je l’ai embauchée, ravi, en me disant qu’elle était lesbienne, sans aucun doute, qu’elle avait probablement renoncé à la maternité, qu’elle ne distrairait aucun membre d’une équipe que j’avais constituée à majorité d’hommes, hormis notre secrétaire parce que, bon, quand même, pour être organisée et rangée… ‘fin, bref, vous me comprenez...
Bien sûr, j’ai assez entretenu le déni au fil des ans pour ne pas l’avoir formulé comme ça dans ma tête, mais, avec le recul, il est difficile de croire que j’aurais agi de la même façon si je l’avais pensée hétéro.
Nour a donc commencé un jour d’été. Rapidement, je l’ai intéressée aux bénéfices. Rapidement, je lui ai loué un des appartements de l’immeuble pour qu’elle n’hésite plus à rester tard un soir de bourre.
Comme elle habitait désormais sur place et que nous étions très bien équipés, elle est venue au bureau même le week-end quand elle avait des projets personnels. Et puis le personnel est devenu professionnel. Nous travaillions de plus en plus.
Je ne cherchais plus à faire de nouvelles rencontres pour les week-ends où Chloé était chez sa mère et où je me retrouvais seul. Nour était disponible pour travailler. Disponible pour m’accompagner lors des déplacements voir les clients. Disponible le temps d’un film sur l’immense télé installée dans nos locaux pour le confort des employés : pourquoi se mettre la télé dans un petit deux-pièces quand, trois étages plus bas, tu peux profiter d’un immense écran ?
Sans aucune retenue, j’ai absorbé sa vie et vu grimper les chiffres.
Le sexe a dû me manquer parfois, mais l’investissement relationnel nécessaire pour nouer des liens avec une partenaire sexuelle m’a vite semblé disproportionné quand j’avais tellement mieux à faire à côté.
Chloé n’avait jamais trouvé rien à redire sur le fait que son père était accro au travail car elle se sentait une vraie princesse, calée de longues journées sur tous les jeux vidéo que j’achetais. Alors Chloé et Nour se sont bien entendues parce qu’il n’y avait aucune raison que non.
Je crois même que ma môme aimait bien la disparition de ma vie sexuelle qui l’avait obligée à essayer de s’intéresser à une nouvelle femme à chaque fois que la précédente me quittait parce que je n’avais jamais menti, je ne cherchais réellement pas une femme pour refaire un foyer.
Bref, tout avait très bien commencé parce que j’avais cru que Nour était lesbienne.
Et c’est ensuite que ça a mal tourné.

Je vais être honnête : j’ai souvent regardé Nour comme une femme. Parce qu’elle était jolie, tout simplement, que j’aimais sa voix, mais mon cerveau l’avait étiquetée lesbienne sans le moindre doute et c’était confortable de la regarder sans rien tenter. Mes yeux étaient ravis et satisfaits, mais je ne mettais rien en péril. Nous pouvions travailler sans la moindre tension.
Et quand nous mations un film le soir venu ou partagions un verre, eh bien, c’était une soirée entre collègues.
Là, vous vous dites : OK, t’avais abandonné ta vie sexuelle parce que tu préfères les thunes, mais elle ?
C’est la magie du cerveau humain : il ne voit absolument que ce qu’il veut voir. Parce que, maintenant, je peux raconter qu’elle a fait plus que distraire un ou deux collègues, l’un d’eux ayant été son amant dans une relation assez longue, mais mon formatage est de bonne qualité : j’étais merveilleusement obtus et je n’ai pas songé un instant qu’un hétéro autour de moi avait dragué et séduit une fille aux cheveux courts qui ne s’épilait pas les aisselles.
Je crains ?
Oui.
Je m’étais puni moi-même en me fermant la porte à une relation sentimentale avec celle qui devenait ma vraiment meilleure pote.

Quand un jour, elle m’a annoncé :
– Il est temps de nous quitter.
Elle avait un grand sourire, pas fâché ni rien.
– Quoi ?
– Mon compte en banque m’a dit qu’il était OK pour le big voyage dont j’ai toujours rêvé.
Comme un idiot, j’ai répété :
– Quoi ?
– Quoi ? Quoi ? a-t-elle rigolé. Tu croyais que je bossais comme une folle pour m’acheter une grosse voiture ? Je pars ! A moi le monde !
Avance rapide sur la suite où je ne suis pas du tout à mon avantage. Et où elle finit par se vexer.
J’ai dit des choses assez moches sur le fait qu’on avait besoin d’elle et tout. Elle est restée d’abord aimable en disant qu’elle voulait bien aider à se trouver un remplaçant, le temps qu’elle prépare son expédition, qu’elle m’avait bien rapporté, mais que j’étais le propriétaire de tout ça, qu’elle n’était qu’une employée qui vivait en location… et puis elle s’est mise en colère quand celui qu’elle avait pris pour un ami au fil des années passées à bosser ensemble n’a pas su sortir de son discours d’employeur-exploiteur.
Bref. Le lendemain, quand je lui ai apporté une boîte de chocolats de deux kilos, le message n’était pas que je voulais que son foie pète, mais que j’avais conscience d’avoir été le roi des abrutis.

Trois mois.
Elle m’avait donné un préavis de trois mois. Ce qui était généreux.
Mais mon cœur s’est liquéfié.
Parce qu’elle avait pris toute la place dans ma vie. Quand je me réveillais le matin avec une nouvelle idée, elle était la première à qui j’en parlais. Parce que je regardais les films et séries avec elle. Parce que j’empruntais ses livres et lui filais tous ceux que j’avais aimés. Parce que j’avais d’abord déjeuné avec elle une fois par semaine, puis deux puis tous les jours.
Alors, tout en achetant les chocolats pour me faire pardonner parce qu’il n’y avait littéralement rien d’autre à faire que de m’excuser platement, j’ai réalisé que je ne voulais pas vivre sans elle. Oh, bien sûr, elle pouvait bien partir vivre des aventures, mais je voulais qu’elle rentre. Je voulais qu’elle revienne. Je voulais qu’elle… soit à moi.
Pensez ce que vous voulez, je sais que je n’ai aucune excuse, mais, ce jour-là, tandis que je lui achetais des chocolats, j’ai pensé que je voulais posséder un être humain, tout en entier, qu’elle soit tout à moi et rien qu’à moi, enchaînée à ma vie à regarder tous les films que je regardais.

Du coup, vous voyez venir ma chute.
J’aurais dû passer les trois mois en bon chef à préparer la relève car beaucoup de choses reposaient sur elle. J’aurais dû me montrer un ami prévenant pour qu’elle ait envie de garder le contact avec moi après son départ. J’aurais dû être généreux pour la remercier des années où elle avait bossé pour moi.
Je pense que Chloé dirait que j’ai été un bon petit enfoiré égoïste.
J’ai alterné cadeaux, menaces et chantages affectifs si bien que j’ai ruiné nos dernières semaines ensemble. Tu ne passes pas tes soirées et tes week-ends avec un patron abusif.
Fin de période. C’est un collègue qui l’a amenée à l’aéroport. Nous ne nous sommes pas dit au revoir.
Bravo, Jules, t’as été au top sur ce dossier : tu as écrit la pire fin à quatre ans d’amitié.

Je vous passe les détails de la période post-rupture.
La suivre sur les réseaux sociaux. Rencontrer plusieurs femmes de ma vie et finir par leur reprocher de ne pas être Nour. Disparaître du travail sans prévenir. Me faire engueuler par Chloé devenue jeune adulte, parfaitement consciente que son père déconne.
Et finir par vendre les deux entreprises que j’avais créées et aimées.
Me réveiller un matin sans projet parce qu’il faut désirer pour vivre et j’avais perdu tout désir.

Et puis est arrivé un soir de novembre. J’étais dans une phase très basse où je ne parlais quasi à personne, n’ayant même plus l’excuse du travail.
Ma fille est passée me chercher pour une expo. Comme elle était finalement ma seule raison de vivre, j’étais très obéissant, ce qui devait un peu alléger la peine que je lui faisais en m’enfonçant au fil du temps.
– C’est quoi comme expo ? ai-je demandé dans le tramway.
– Tu verras, a-t-elle répondu avec un grand sourire qui ne m’a rien laissé deviner.
Pour ma défense, cela faisait quelques mois que je ne stalkais plus Nour et j’ignorais donc qu’elle exposait dans notre ville. Et que le vernissage était ce soir-là. Du coup, ignorant, je ne me suis pas dégonflé. Ou, plutôt, une fois arrivé devant l’entrée pleine d’affiches, il était inutile de reculer.
A peine sommes-nous entrés que j’ai vu Chloé courir… et enlacer Nour : de vieilles amies, heureuses de se revoir. Ma fille n’avait jamais perdu contact avec celle qui avait été tant de fois sa copine de jeux et de sorties. Je ne respirais plus. Elles se sont parlé et puis Nour lui a présenté… son petit ami. Trop jeune, trop beau, trop souriant, mais sans aucun doute un petit ami à leur façon de se tenir, de se regarder.
Et puis elle m’a vu et elle est venue vers moi.
– Salut !
J’étais tellement mal à l’aise et honteux que je ne suis pas sûr que ma réponse ait franchi mes lèvres.
– C’est moi qui ai proposé à Chloé qu’elle vienne avec toi.
Du coup, j’ai osé la regarder en face, pas trop courageux, mais un peu moins honteux.
– Tu veux continuer à bouder ou tu m’offres un café un jour prochain ?
Je n’ai pas répondu immédiatement, mes yeux se sont gonflés et j’ai retenu toute émotion parce que c’est ainsi que se comporte un homme, puis j’ai enfin réussi à dire :
– Je n’ai pas ton numéro, je n’ai jamais changé le mien.
– OK, ce sera moi qui t’appelle. Décroche quand je me décide.

On est au mois de novembre. Je suis rentré sous la pluie, mais je m’en fous.
Elle a un petit ami largement plus jeune que moi et probablement bien plus amusant, mais je m’en fous.
Je suis sans emploi, de mauvaise compagnie, probablement trop égoïste et un poil aigri, mais je m’en fous.
Dans les prochains jours et même probablement semaines, je décrocherai à chaque appel d’un numéro inconnu.

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